24 juin 2007

BRIBES DE PORTRAITS

Joseph n’était pas long. N’étant pas long, il s’étonnait facilement. Il avait pour lui la luminosité. Il avait contre lui une correspondance diffuse. On aurait été bien en peine de définir, d’une manière qui eût satisfait, sa personnalité. Il se regardait dans les miroirs, mais en catimini. Il n’en retirait ni joie ni peine. Il se contentait d’aller et venir. Il s’évoquait sans le vouloir, sans s’en rendre compte, aux temps du passé. Parfois il y avait un caillou dans sa chaussure. Par de frénétiques mouvements du pied, il l’agitait dans l’espoir vain d’en chasser l’intrus qui demeurait. Le minéral intrigant était tantôt au talon, tantôt à la pointe, sous le gros orteil. Joseph, au bout d’un certain temps, se déchaussait alors pour ôter le petit caillou. Il avait parlé de ses tracas professionnels à sa vieille mère. Il croisait en tout peu de monde. Joseph, en tout n’était pas long. On a dit de lui qu’il savait se montrer agaçant. Je ne vois pas pour ma part d’où il pouvait tenir cette réputation. La vaisselle sale s’entassait rarement dans l’évier en inox de sa kitchenette. Une nuit, malgré un court dîner et une sobriété non démentie, Joseph se leva pris d’une étrange nausée. Il vomit dans la cuvette des toilettes. Il se recoucha et poursuivit sa nuit légèrement inquiété par ce subit malaise.

 

Valérie suit méthodiquement son idée. Enfant, elle aimait le coloriage, la limite du trait à ne pas dépasser. Il y a en réalité deux Valérie : la Valérie des départs éperdus et celle, fanée, des sombres et pluvieuses fins d’après-midi. C’est avec des gestes souples et lents, qu’on dirait réfléchis, travaillées, qu’elle tire les doubles rideaux des fenêtres du salon. Elle emprunte la même porte pour entrer et sortir et, lorsqu’elle franchit le seuil, le bleu très clair de ses prunelles ne tremble pas. Sur la photo, on la voit accoudée à la coque d’un canot renversé sur le sable.  C’est une grande marée. Le soleil fait plisser les yeux qui lui jouent d’adorables rides aux coins. Aujourd’hui dans le métro, elle a cru reconnaître Marc. L’homme lui ressemblait effectivement de profil. C’est à la fois gênant et agréable les draps mouillés par les larmes. Mais elle ne pleure plus beaucoup ces derniers temps. Il lui arrive de faire partie d’un groupe. Comme elle a toujours rêvé de faire de la photo, elle écoute avec attention ce qu’explique le beau photographe. Le dîner se prolongera. Elle aura perdu le fil de la discussion. Elle comptera les choses qu’elle aurait pu dire. Ils ne sont plus que deux ou trois qui parlent dans le salon. De la cuisine on entend le son de leur voix. Il parvient aux oreilles de Valérie avec un léger délai. On lui prête une écharpe. Draps et rideaux viennent à former un ensemble juste. Valérie danse seule, sans musique et dans l’ombre. S’il fallait la regarder de loin, on l’oublierait vite. Alors elle se soigne. Au crayon noir et gras, elle trace au coin de ses yeux les limites d’une existence à ne pas négliger.

 

Pascal joue des coudes. Il est immanquable. Il n’est pas spécialement sensible au bruit des branches remuées par le vent. Non. C’est l’homme de son après-midi ou de sa matinée et, comme il se plaît à le dire, « c’est selon ! » Pascal ne lira jamais Bartelby. Il veille à soigner ses ongles. Il a dû se rendre une ou deux fois le long de la ligne de chemin de fer, aux alentours de la sablière, là où le talus domine la voix ferrée de trois ou quatre mètres. Il ne faut pas lui parler de son frère. Il ne transpire pas facilement et, quand cela arrive, en faible quantité. Sa sueur s’amasse en fines perles sur le haut de son front. A qui en veut-il, puisque, c’est sûr, il en veut ? Sa façon de lacer ses chaussures ! Pascal ne s’obstine pas puisqu’il a tout décidé à l’avance. La question du choix l’embarrasse plutôt. Son sourire avare s’attarde parfois autour de ce qui a pu être un jour sa joie. Elle s’étendait en soirée sur une pelouse fraîchement tondue, elle était deux pailles trempées dans une menthe à l’eau, deux pailles se faisant face, l’une pareille à l’autre, dans le même verre ! Fraternelles. Elle était, plus tard dans le léger strabisme d’un juvénile regard, mille fois plus troublant que les autres. Pascal, lentement, s’est terni, sans le dire, sans se l’avouer. Il a commencé à se débattre comme un chien sortant de l’eau s’ébroue, mais en silence. Cette cadence amortie a gonflé les fibres de sa méfiance. Il a tôt hérité d’une étrange grippe qui l’a doté d’une toux toute personnelle, identitaire, indissociable aujourd’hui de sa figure. Pascal semble arrivé mais continue d’avancer. Chacun sait qu’il est au bout. C’en est fini de ses rêves d’écart. Et comment digérer toute cette aigreur ? 

 

 

Il en faut des Mario ! Il ne manque plus qu’eux. Voulez-vous que je vous dise ? Il est très attendu ! Nombreux sont ceux qui ont passé la nuit sur le pas de sa porte pour surprendre ne serait-ce que l’amorce d’une passagère idée de sa personne. Rien ne prouve en effet que Mario soit vraiment. Qu’il soit de chair et d’os. Mais s’il est tant souhaité c’est forcément qu’on a besoin de lui, en conséquence de quoi il faut bien qu’il soit. Mario est le manque à combler. Il se dérobe pourtant à cette charge, fuit cette responsabilité, recherche plutôt l’ombre et la fraîcheur. Mario est un fatigué. Ce qu’il souhaite parvenir à faire, c’est récupérer sa tâche pour son profit. Qui comblera ses manques à lui ? Comment, quand on est celui par lequel les manques sont comblés, espérer pouvoir remplir ses propres lacunes par du soi-même ? Alors depuis quelques millénaires, c’est vrai, Mario fait défaut et son absence suscite des inquiétudes. On a pendant trop longtemps fait allusion à lui dans le portrait qu’on s’est évertué à brosser des autres, ceux à travers lesquels il semble avoir toujours existé ; ses administrateurs. Mario ne sait pas exactement sur quoi il repose. Il sent bien que sa position l’oblige mais le fardeau est bien trop lourd pour lui à porter. Il est né dans cette impasse, investi d’une mission qui ne collait pas l’image interne qu’il se faisait de ce que devait être l’existence du dehors. C’est un nostalgique mou et non réactif. Il a la peur de décevoir clouée au ventre. Alors il repousse à l’infini son intervention. Il attend qu’on l’oublie et se persuade qu’il fait bien. Il est son seul juge. Il n’aura de toute façon de comptes à rendre qu’à lui seul.

Angèle n’effectue à proprement parler pas de trajet. Son air détaché la préserve des questions embarrassantes. Elle développe un goût prononcé pour les amours litigieuses. A l’indienne, fière, elle se tien debout et fixe l’horizon. Ses secrets sont pâles, cependant. Elle ne les entend que d’une seule oreille, sourde, comme s’il s’agissait de sa poésie : indiscutable. Ils résonnent sous des frondaisons qu’elle imagine tropicales et, perdue dans d’adorables relents sonores d’une oisellerie imaginaire, elle rêve des ivresses qu’elle a pu lire. Ses larmes sont amères. Elle aurait aimé procéder autrement. Elle ne s’était pas avisée. Elle met de la distance dans ses aveux qu’elle ne réserve qu’à des inconnus. Ses escapades ne l’emmènent pas bien loin. Elle s’est installée au comptoir. Sur un haut tabouret. Patiente. Prête à se confier. Ce qu’elle dira sera peut-être la vérité. Celui auquel elle se livrera – car se sera forcément un homme – se laissera envoûter. Par quel miracle Angèle arrivera-t-elle à séduire celui qui entendra ses confessions ? Peut-être emportera-t-elle avec elle ce parfum de serre qui doit la suivre quand elle passe du rêve à la rue ? Elle s’écroulera tantôt comme château de cartes. Elle ne supportera pas la comparaison. Elle affichera, maladroite, son goût de l’absolu, dans des joutes verbales inutiles qui ennuieront ou fâcheront ses interlocuteurs. Elle restera seule et seule en voudra à la terre entière qui ne lui demande rien d’ailleurs. Angèle regarde souvent dans le vague, sans voir vraiment. Ce qu’elle fixe, elle le sait. Elle en sourit. Anonyme.

Mathilde résiste. Lorsqu’elle rejette sa tête en arrière c’est sans serrer le poing. Elle s’est fait de l’inquiétude un ordre dont elle blasonne chacun de ses regards. Mathilde s’habille de beige. Elle n’a jamais levé le mystère que représente pour elle le mot « ORNIÈRE ». Aussi loin qu’elle puisse remonter dans ses souvenirs, c’est à l’image de son grand-père qu’elle associe ce vocable. Dans un livre qu’il lui lisait quand elle devait avoir environ huit ans, et dont elle a oublié à la fois le cadre, l’intrigue et les protagonistes, à un détour des chemins de l’histoire surgissait, toujours inattendu, le mot. A chaque nouvelle lecture de la même histoire, au même endroit, elle se laissait surprendre : « ORNIÈRE ». Est-ce qu’elle n’avait pas osé demander le sens à son grand-père  de peur de voir s’envoler avec la signification dévoilée, le mystère dont elle faisait du mot le cœur du récit? Il n’empêche que Mathilde résiste. Aujourd’hui elle est sortie de bonne heure. Ses jambes trouvent leur juste expression dans la marche qu’elle dévoile sur le trottoir, assurée, déterminée. Car elle a su titrer de cette déambulation quotidienne, avec les années, une leçon d’humilité et de patience. Elle compose maintenant sans crainte avec son trouble qui, loin de retarder son pas, de la figer, l’aide à résister à la tentation poétique d’un immobilisme aux vertus fallacieuses. Cependant, Mathilde ne s’étonne plus. Sur son trajet, elle ne s’attend plus à rien. Elle connaît les détours de la ville, ses places, ses carrefours, son bitume sans ornières. Sans le savoir, sans le réclamer, sans vouloir y croire, si elle résiste, fière, fragile quand même, c’est au souvenir.
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