21 janvier 2007

Prose d'un rêve continu 13°partie

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... et donc nous y voici-voilà, bien carrés sur la branche. A propos des vacances annoncées de notre gentil Brigand nous voudrions maintenant provoquer ce qu'il est coutume d'appeler: un effet de masse. très probablement, notre ami, lassé, dans sa somnolence aura laissé tomber ce billet:

" Ce mouvement qui nous fait quitter la maison avec le masque déjà joué de nos guerres semblables qui n'épuisent plus, je l'observe quotidiennement et l'accueille avec un certain sentiment d'amertume, comme un long manteau mangé aux mites, jeté vaguement sur les épaules. Qu'il me soit permis de dire que, oui, effectivement, je vous observe, je vous observais, banals rangs d'oignons de seconde classe et que, contrairement aux chromos angéliques que brosserait de vous en sa fin le vulgaire film comique moquant tendrement les petites gens, l'image que j'ai de vous est celle d'un infâme et triste  cordeau de tristes désillusions, immuable - quel que soit l'abord - pathétique parce que, à ce point réel.

De leurs paupières closes suintent mollement de grasses larmes qui se figent, comme glacées sur les pommettes. Elles forment bientôt un miroir qui ne reflète rien. Je ne regrette pas de m'être ainsi rapproché de vous, petite bande de rats musqués.

Rien ne musellera l'envie de jouir, et il n'existe pas de police du désir. Ainsi, le vase posé en équilibre sur le rebord de la table ne me reproche pas les coups d’œil jetés discrètement aux féminines surfaces assises autour de moi dans le compartiment de train."

En bas du billet, on peut lire, écrit en lettres capitales le mot AMBULANCE...

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20 décembre 2006

Prose d'un rêve continu 12°partie

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Lorsqu'il s'empresse, que le bleu décide, qu'une tenue droite du dos lui intime l'ordre d'écrire alors qu'il est taraudé par une perfide fatigue, qu'il sait qu'il aura à lutter contre les assauts lancinants du roulis ferroviaire... Ou comment décemment ne pas entamer le vif du sujet, comme un viol? Il devra se contenter de la moue, la discrète raideur du visage, les deux légers plis qui partent des arêtes du nez et rejoignent presque les commissures des lèvres. Regardant droit devant elle, quand ses yeux ne plongent pas dans le livre qui flotte sur ses cuisses. Un certain air de mécontentement.

Déplacement. Le sien, à lui.

Bouche pincée, gilet fin - bleu - bustier nylon fin - bleu - collier de perles fines - bleues - chairs rosées s'éclairant sur les flans bombés des mamelles découvertes, en offrande. Passages erratiques des doigts fins, sur le cou libre, entre les perles. Pans raides des cheveux bruns et lisses au travers desquels pointent de plutôt grandes oreilles. Elle range négligemment des mèches qui aussitôt retombent en fouettant dans un mouvement de ralenti irréel le flan nu des joues. Naissance pure de la gorge et son point d'ombre bleutée. Il n'espère aucun échange de regards avec cette beauté. Et cependant.

Il n'a pas pu résister. Il s'est assoupi. Soubresauts de la voiture parvenant en gare de N. . Les corps s'ébrouent et les conversations, indistinctes dans leur drôle de mixage sonore, lui signalent dans leurs typiques [à cet instant] changements de rythme et de tonalité, qu'on entre en "gare de". Fondu déchaîné des êtres qui pivotent, debout, et se ruent, tentatives érotiques de dernière minute, raccords tendancieux dans les regards, humeurs frôlées dans d'ultimes tentatives, désespérées, contacts visuels osant avouer, un peu tard, et dans une langue qui n'a plus à prendre aucun risque: "ah! si le voyage pouvait continuer encore un peu".

Mais il s'agit d'un jeu, et chacun le sait. Elle aussi y participe qui, d'un coup d’œil clairement prolongé, noyé dans le reflet bleu des étoffes lui signifie qu'elle sera pour lui ce soir, son tendre et regretté terminus.

 

 

12 décembre 2006

Prose d'un rêve continu 11°partie

Son désir ne se situe pas, il éclate sans retenue et rayonne dans le tissu de ses nerfs, impudique, enfantin, agissant en lui comme une constante et globale démangeaison à laquelle rien  ne saurait mettre un terme. Cette démangeaison n'est pas localisable. Elle ne se réduit à aucun point précis et il faut, pour la soulager, gratter au hasard, à tout va... Il ne parvient pas, lorsqu'elle survient, à la localiser, cette démangeaison, il tente à tout le moins de la circonscrire, de s'en approcher.

La nature de ce qu'il consume ainsi sur le circuit de son interminable défilé, se fond dans la mémoire enfouie de ces inextricables circonvolutions. Elle lui apparaît tantôt douce, tantôt rêche, toujours de mèche avec une certaine idée de la plaie ou du rictus, une sorte de désagréable indécision qui serait sa marque de fabrique, que le monde évalue mal et qu'il associe, trop vite, sans le connaître, au sujet honni qui la souffre.

Pauvres et pathétiques efflorescences que ces gesticulations désordonnées, sans mots sans attaches, ces impressionnants culs de sacs du vouloir exprimé. En somme, les images ne sachant pas se fixer au ruban, il les perçoit en vrac et, malgré l'intuition qu'il a d'un possible assemblage - qui ne se réduit pas à sa sensibilité - il les suspend à la corde, au jugé, confiant qu'il a toujours été dans ses choix, non qu'il se vante de connaître les images mais, fier de la corde, sûr de ce fil prêt à recueillir leur éphémère suspension.

Il n'en reste pas moins perdu dans son errance solitaire et tout intérieure, ici à jamais, condamné comme tous à la séparation, cruellement dissocié, défalqué d'un sort commun, révolté impuissant se heurtant à chaque mot produit à la pourtant mince frontière de sa peau d'homme.

09 décembre 2006

Prose d'un rêve continu 10°partie

Qu'il ait oublié de parler de cette jeune aveugle, cela le regarde, pourrait-il être dit sur un ton qui eût plu à notre gentil "brigand". Et pourtant cet épisode le poursuit depuis quelques temps.

Il connaît certaines réticences qui constituent pour lui des exceptions. Notons en vrac: les Chinoises, les Japonaises dont les bouches ne savent jamais être à son goût; un type simple de ménagères de l'Oise aux cheveux courts et au chewing-gum négligemment mastiqué; les noires africaines trop rutilantes; les évidentes mégères quadragénaires uniformément permanentées et, enfin, des non-voyantes.

De ces dernières que pourrait-il avancer de pas trop indélicat? Sa peur ne parlerait-elle pas pour lui? Il leur reconnaît, en la déplorant, une absence de charme. Au moment où il s'en inquiète, il s'est assis aux côtés d'une jeune blonde nymphe, emmitouflée dans un long pardessus chiné faussement pied-de-poule, chaussée de Converse bleu-foncé qui terminent une paire de très longues jambes qu'effilent de simples collant noirs transparents. Bras croisés, les genoux repliés, engoncée, elle appelle l'explication, le déploiement, la mise en plans.

Pour en revenir à sa rencontre, une petite révélation: une belle femme d'environ 25 ans portant canne blanche escamotable, bien mise en ce lundi matin, jupe plissée, escarpins, manteau gris en laine bien taillé s'arrêtant à mi-cuisses, col roulé noir léger dessous. Les cheveux sont bruns, lisses, soyeux et retombent sur les joues en deux pans égaux séparés au sommet du crâne par une raie impeccable éclairant d'un pur sillon la tête de cette beauté hâlée dont le teint mat ne dément pas les airs exotiques. Lèvres charnues à souhait. Pommettes saillantes, maxillaires anguleuses. Les yeux sont beaux, clairs, l'un d'eux seulement fuyant l'autre, trahissant l'évidente cécité.

Elle est belle.

Elle tient un gros livret relié, sans images qu'elle parcourt d'un index gracile et assuré. Par moments elle repasse des phrases qu'elle aura mal lues sans doute. Elle a trouvé un siège pour lire à son aise. Il ne peut pas s'empêcher de l'admirer. Il ressent cependant une certaine gêne. La sachant épiée à son insu, se sachant l'indiscret sujet de cet insu, il prend à son compte l'injustice dont il la rend victime et s'en veut de profiter d'elle de la sorte. Il discerne, il croit cependant discerner sur ses lèvres, un sourire. Quelle peut en être la cause? Sa lecture? Il en doute. Subitement sa gêne se transforme en confusion car il se croit confondu. Comment est-ce possible? Comment ce qu'il craint si souvent de voir se produire avec des voyantes lucides pourrait-il arriver avec une aveugle? Et pourtant, il se sait découvert! A sa manière, il en est persuadé, elle le voit en train de la regarder et en rit. Inutile de nier, il ne peut plus dissimuler, même en lui tourant le dos.

Elle descendra avant lui.

A la foule mêlée sur le quai, il ne la repère pas bien. Elle disaparaît derrière les parois de la voiture qui la soustraient momentanéement à sa vue. Elle réapparait furtivement par la vitre, dans ce maigre espace de transparence que lui offre la fuite en avant du train vers la station suivante. Ce dont il est certain, c'est qu'elle ne s'est pas retournée.  

28 novembre 2006

Prose d'un rêve continu 9°partie

medium_Effey_lum_CL.JPGElle n’est sans doute pas complètement évacuée dans toute sa longueur de jambes et de visage cette élancée fragile aux cheveux longs et épais. Visage de lame de couteau. Mains graciles. L’amande des yeux effile le propos. Où vont ses mains dans les poches ? Quelles sont leurs réelles attaches? Le nylon qui suit la peau. Le nylon noir et sa luisance, nacrée, pourquoi pas onirique ? Qu’on suivrait volontiers si on était de sa fibre, jusqu’au bout, jusqu’au cœur de ses irisations. Une certaine fusion s’opérant en lui, maintenant vague ; à l’ordre du sans-ordre, obéissant à un chapelet d’instincts mélangés. Une enfilade de profils, de moins bonnes volontés assises ou debout parfois, mais c’est plus rare, étrangement [toutes] silencieuses, muettes, dociles. Même eux ne soutenant plus la comédie indéfiniment. On les voit alors dans ces moments tels qu’ils sont en profondeurs, tous en chœur tristes, déçus et résignés. L’absence des gestes coordonnés et des cris qui dessinent habituellement le fracas de leur catastrophe quotidienne et qui finissent toujours par éclater contre les vitres embuées en rires qui sont des râles, les lui montre ce matin dans leur funeste fragilité, presque touchants. Presque…

 

Il se demande à ce propos ce que sont devenues ses impressions d’enfants.

 

Enfant, lorsque, couché dans son lit, sous les draps, alternativement chauds et glacés, les yeux clos, il commençait à chercher le sommeil, il avait une conscience vague et particulière de son corps, comme une étendue, déjà, une sorte de trajet. Il sentait sa tête distante de ses pieds de plusieurs mètres. C’était une vraie impression de sensation. Il avait cette sensation… Il essayait alors un parcours : celui qui le mènerait, à la fois en songes et pour de bon, de sa tête jusqu’à ses pieds, en droite ligne, en passant par son ventre. La distance lui paraissait incalculable et, dans l’idée qu’il essayait de se faire de ces deux pôles pour lui irréconciliables, c’était bel et bien la notion d’infini qu’il avait déjà commencé à expérimenter.

 

 

medium_Neon_vertical_NB.JPGDans ses tentatives répétées de toucher au but, il ne parvenait cependant jamais au terme qui demeurait pour lui inconnu, qui constituait de fait un mystère malgré la connaissance effective qu’il avait de ses deux pieds qui chaque jour le portaient de son matin jusqu’à son soir.

 

 

Image de ce qui constitue maintenant son quotidien ; point sans corps de la fin de la journée, acheminée depuis l’aube jusqu’à son terminus non situé et dont le train se fait  aujourd’hui l’incommode véhicule.

 

Sexualité naissante de l’enfant couvant des insomnies à venir, qui ne s’identifiait pas encore, ne voulant pas lui révéler la nature réelle de ses désirs informulés.

 

                                                                        Translations.

 

Tout se fait cœur du déplacement. Univers transporté à plusieurs niveaux. Oui, il a déplacé l’objet de son désir. Oui il le retrouve dans cet attrait intarissable pour ses visages, ces corps, ces parcelles sans identités qu’il rassemble en d’anonymes et coupables portraits, pour son seul et unique plaisir.

 

Comment alors a-t-il pu laisser filer sans en avoir rien pu capter sur le vif, l’affolante masse de chairs vives qui lui faisait face depuis le départ de D. Ne lui restent que des bribes.  Bottes en cuir enserrant un mollet un peu gros, à ravir, recouvert d’un simple collant noir. Jupe plissée grise, larges hanches. Toison abondante épaisse et largement bouclée d’un châtain blond cendré à la base. Fossette du menton. Bleuté des paupières. Nez fendu du hérisson. Courant d’air tièdement parfumé lorsqu’elle s’est levée pour quitter sa place. Descente à N. . Pour ce qui le concerne, le voyage n’est pas terminé. Il demeure, déçu.

 

Ce soir, après avoir oublié qu’il a fini par arriver, n’ayant pu trouver l’image avérée de son initiale destination, incapable de faire le lien entre son départ et son terme tragiques [à leur façon eux aussi catastrophiques], il s’en remettra au souvenir vague mais intense de cette silhouette allée à mi-parcours, ventre bondé de son errance existentielle.

24 novembre 2006

Prose d'un rêve continu 8°partie

    

         Il doit pouvoir franchir le pas, ne plus s’en tenir à des rêves de papier et de friches. Trouver pour cela tout le courage, le moment de désir propice et l’occasion idéale. Rien qui ne le pousse vraiment ce matin à tenter le coup. Il sait trop que devant le fait à accomplir, il renoncera. Une matinée vaine de brouillard comme celle-ci n’augure rien de bon. Et ses atermoiements de scribouillard désenchanté qui l’agacent tant ! L’envie première qu’il s’avoue poursuivre y est pour beaucoup dans sa retenue. Jouir de l’autre, de ce qu’il procure, sans réserve, jouir enfin de l’image de l’autre dépossédé de son image. Il n’oublie pas qu’il a depuis longtemps cessé de chercher l’amour, ce bâtiment aux dimensions pour lui improbables. Il est presque convaincu que la nymphe solaire au profil félin, au menton tendrement double, à la toison confondante, méchée, aux seins gonflés et au bas ventre rebondi, ne partage pas cette franche désillusion. A croire ces pleurs quotidiens sur le simili orange  des banquettes, quelque chose de tranchant découpe sa joie en lambeaux. Il est facile d’imaginer que l’amour est à l’origine de ce déchirement intérieur. Pour cette autre raison il n’ose pas l’aborder. Il pourrait s’en trouver des dizaines. On le sait bien. De toute façon la question ne se pose pas aujourd’hui puisqu’elle n’est apparemment pas dans le wagon ce matin. Et puis pour l’heure sa libido est en sommeil ; le phénomène est assez rare pour le noter, malgré les adorables minois alentours.

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Un croisement de jambes subit vient cependant de le rappeler gentiment à l’ordre. Son cœur s’est mis à battre. La vision instantanée d’un escarpin noir venant zébrer le champ latéral droit de sa vision, son désir revit. Une jambe bleue de jeans que termine le cou d’un pied blanc révélé sauvage par l’échancrure luisante de l’escarpin en cuir couleur de suie qui l’abrite. Le croisement des cuisses qu’il imagine plus qu’il ne le voit, alors qu’il s’apprête à l’adorer, le rappelle à une réalité moins réjouissante : ses plaisirs contrariés des derniers jours, déjà évoqués, ou non ? l’image en fuite de S., sa pénurie, lui interdisant toute séance libératrice de masturbation ; ses rapports distants avec sa jeune collègue – car bien évidemment elle est plus jeune que lui – pendant le jour ; la non-présence de la dame au pied solaire dans le train ; la nymphe chic invisible ; les filles de ses rêves évanouies… Il se tourne alors vers la propriétaire des jambes bleues de jeans. Un clair visage endormi, les paupières légèrement tombantes, et, ô joie, un air peut-être (il s’en réjouit secrètement) un peu idiot !

 

Il ne sait plus vraiment trop quoi faire de toute cette collection de visages qui se débattent dans son esprit. Il est parfois retenu dans son envie de lever les yeux, par le trop plein des tentations qui vont s’offrir à lui et qu’il redoute d’une certaine manière. Quand il y réfléchit, il croit pouvoir dire qu’il ne se pense pas habité par un véritable et grossier type d’obsession sexuelle. Tout part d’une portion de sensibilité juvénile qui se serait comme démultipliée, qui aurait gagné, à n’en plus finir dont il ne maîtriserait pas l’évolution – comment le pourrait-il ? – et dont jusqu’à présent il n’a su vraiment identifier l’origine exacte.

 

medium_ville_nuit_CL_1.2.JPGDe plus en plus, ses débordements libidineux, qui surviennent très fréquemment dans la journée, sont liés cependant à une espèce de sentiment nostalgique de la joie passée. Même à la faveur d’une chanson entendue, du passage relu d’un livre jadis adoré, incident banal de la mémoire que peut venir enjoliver un rayon de soleil impromptu [surtout !] , une brise légère et fraîche, il ne retrouve aucun moment précis de ceux qu’il a pu vive avant, rien de sa jeunesse – sa mémoire lui fait défaut, ne l’oublions pas – mais il en ressaisit comme l’arôme qu’il sait lié à des contingences extérieures assez facilement identifiables en elles-mêmes mais, dénuées de rapports logiques, surgissant ça et là, au gré des flux cosmiques, en une subtile et profonde sarabande surréaliste qu’il ne décode pas encore réellement, mais à laquelle il fait entièrement confiance.

 

 

      

21 novembre 2006

Prose d'un rêve continu 7°partie

medium_Gare_du_nord_CL_1.JPGEn se morfondant, dans le fait de se morfondre sur sa condition d’amant velléitaire jamais comblé, il trouve une sorte de satisfaction qui, si elle ne peut remplacer la jouissance que procure l’acte physique, carnassier, d’amour, en est comme l’épice atténuée qui maintient toujours en éveil son sens aigu de l’observation.

 

Il a appris durant ses années de jeûne sexuel que lui ont imposé ses carences légendaires, à se satisfaire, à apprécier des physiques différents, des beautés nouvelles, inégales et pourtant toutes susceptibles, il s’en est rendu compte, il en a fait l’expérience, de provoquer en lui des excitations nombreuses et diverses elles aussi. La retenue dont il sait faire preuve, ses privations, ne sont pas à l’origine, ne fournissent pas l’explication de sa capacité à trouver réellement belles, du moins troublantes à ses yeux, des femmes que la considération commune, vulgaire, étayée ne retiendrait pas d’amblée comme canons de la beauté.

           Il n’éprouve ainsi aucune gêne à regarder dans le train par exemple avec une grande concupiscence une voisine de trajet assise en face de lui. Il sait qu’il l’honore d’un jugement profondément sincère affûté au large fusil de sa sensibilité érotique. Telle cette très jeune femme aux formes larges, au menton doublé d’un menton, aux yeux de miel, à la bouche de fin de nuit, luisante légèrement dans ses discrets bouillons ; telle mère de famille – on s’en doute – au talon un peu calleux frottant sur la semelle d’une sandale en cuir, au pli du ventre vers le pubis, le cil long, noir et gentiment retroussé, les seins bombés sous un chemisier à bas prix – il le faut !  tel trait pourtant tiré par les fatigues ou les tracas ; tel sourire désabusé malgré les plaisanteries alentours ; telle tache à la peau du mollet gras, ou  la bouche un peu trop fine, pincée dans la sévérité, ou alors trop vaste, gouffre indécent, tout ce qui enfin ne retient en principe que peu les attentions, celles des mal regardants ou des époux blasés, tout ça se présente à lui comme autant d’exquises nouveautés, des surprises savoureuses, une marche à ne pas suivre, une aubaine de larcin facile, un avantage à prendre, une avance sur la foule mécréante des ignares qui l’entourent… tout cela pouvant être pour lui la source évidente d’une excitation d’une intensité folle. 

En ce sens aime-t-il vraiment les femmes qu’il regarde.

20 novembre 2006

Prose d'un rêve continu 6°partie

            Il s’entend mentir constamment à son entourage. Du matin jusqu’au soir. Dans ce qu’il dit et dans ce qu’il tait ! Les occasions de vérités sont rares dans la parole. Ce qu’il ressent, ce que ses sens daignent lui avouer dans le silencieux remuements des nerfs et des fibres, cela est sincère ! Il aimerait pouvoir, il voudrait l’exprimer alors. Il souffre, quand il y songe, d’être cet être ci, cet être de paradoxes condamné aux usages usants de la banalité qu’induit fatalement une politesse convenue et partagée par à peu près tout le monde.

 

Le mensonge, lui aussi, n’épargne personne. Lorsque sa jeune collègue aux beaux bras, aux yeux d’azur s’adresse à lui de sa voix suavement éraillée, tout ce qu’elle dit lui parvient comme embué, comme retardé par un filtre au-delà d’une certaine barrière, qui ne laisse passer d’elle que l’image pernicieuse de son corps envoûtant, délicieusement petit, à ravir. Il veut lui dire alors mais ne possède que son regard pour le faire. Insuffisant, le message ne peut passer par lui. Il la regarde de tout son désir, n’est plus que vision, se persuade de pouvoir parvenir à lui suggérer l’envie même du désir, pour partager, recevoir et jouir d’un cadeau qu’on ne finit pas d’attendre.

 

La jouissance ne reste immanquablement qu’une hypothèse.

 

De toute façon il ne souhaite pas voir naître de ce type de fréquentation professionnelle une relation érotique. Il préfère se contenter de l’image figée dans sa mémoire, de sa jeune collaboratrice, image dont il s’évertue à entretenir le souvenir, convocable à souhait notamment à l’occasion de ses séances intimes de masturbation vespérales quasi quotidiennes.

 

Les premiers temps, il ne parvenait pas, même en faisant des efforts de concentration importants,  à se figurer S. . Il ne lâchait pas prise, très excité par la certitude qu’il parviendrait tôt à un degré intense de jouissance en pensant à elle. Mais rien n’y faisait. Il avait beau voir cette femme tous les jours, au travail, dès qu’il tentait de se la remémorer, sa frimousse lui échappait, rien ne venait.

 

Un soir, entre deux ou trois tentatives de visualisations ; un mot, un simple adjectif qualificatif glissa sur ses lèvres en peine. Il prononça à mi-voix en même temps que l’idée éclatait dans son esprit en quête de l’image de S. ; "IDIOTE". Tout à coup, les portes s’ouvrirent. Il prononça le mot une deuxième fois : "IDIOTE". L’image revint immédiatement, aussi nette que la première fois. Il répéta ainsi plusieurs fois le mot magique, à intervalles réguliers, faisant jaillir l’image du visage de S. à chaque incantation, pendant de longues minutes, jouissant de la clé qu’il venait de trouver.

 

            Le mot ne prenait pas dans sa bouche un caractère d’insulte. Il s’était imposé comme le révélateur, musical de la beauté enfouie de S. équivalent phonétique de sa bouche goulue, aux lèvres de gourmande, très légèrement décalées, subtilement désaxées et qui effectivement, la proéminence évidente de la supérieure aidant, donnait à l’ensemble, quand on prenait un peu le temps d’y réfléchir, un air délicieusement idiot.

16 novembre 2006

Prose d'un rêve continu 5°partie

Parfois l’envie s’estompe. Le sentiment devenant flou. Ou bien son attention subit l’arasement de l’habitude. Il perçoit alors la trivialité de ses désirs. Elle ne le choque pas. Il pense que tout le monde est logé à la même enseigne. Il ne cultive pas la part de saleté contenue en lui mais ne cherche pas non plus à entraver ses tentatives expressives. La propreté des gens propres lui fait d’ailleurs peur. Du moins s’en méfie-t-il.

 

Le rêve s’est progressivement évanoui dans la joie douce des heures. Reste l’amertume d’une déception cent fois répétée. Il guette l’Instant Libre. Le train ralentissant, il se tient peut-être à sa portée. Le flot des voyageurs s’engouffrant, avec le froid sec, dans le wagon… Mais non !Nouvelle déception : elles ne sont pas là aujourd’hui. Et cependant… Ne se sent-il pas d’une certaine manière, qu’on aime à dire certaine, rassuré ? Cette absence lui fournit l’occasion d’un présage, celui de la rencontre renouvelle de la fille du métro, celle du rêve évaporé. Mais cette image le ramène, à un niveau autre, à un autre étage de sa raison. Loin de toutes ses pauvres considérations poétiques, cette jeune et belle rousse de la veille, dans la même rame, où l’attente de la jolie brune de lisse attend toujours désespérément. C’est entendu, la fille est rousse, menue, fauve gentiment, renarde câline, cheveux souples, bouclés mi-longs. Pantalons blancs. Il la remarque tendrement. Furtivement, comme il les remarque toutes, diffuses, dans son aimable refus d’aimer. Contrairement à la fille du rêve, à son apparition inespérée, ectoplasmique, aux deux vestales du lucre féminin couvant, marinant dans le lin et la laine claires, la frêle rouquine lui adresse la parole.

 

L’incident est d’une banalité qui refuse même un certain qualificatif. Comme souvent, debout au milieu de la voiture, à une heure de pointe magnifique, les écouteurs sur les oreilles pour préserver sa lecture du Brigand qu’il revisite une fois encore, pour la préserver disais-je du magma d’imbécillité générale tartiné en flots ininterrompus par la meute itinérante et non muette sur la bande de trajet qui quotidiennement l’achemine jusqu’à son boulot… mais voici qu’une secousse interrompt son littéraire et égoïste recueillement : un des tickets de métro amassés dans son Folio et qui lui servent très inéfficacement de marque-pages tombe au sol. La jeune fille rousse qui se tient à ses côtés, dans un geste dont l’empressement étonne notre sympathique amateur, se baisse et ramasse le bout de carton vaguement bleu. Elle le lui tend et lui dit : « Je pense qu’il s’agit de votre marque-page » Il croit saisir dans ce qu’il a identifié comme de la diligence, l’expression d’une volonté qu’il se plaît à imaginer guidée par le désir non avoué de lui adresser la parole. Il se persuade alors assez facilement d’une manière dont il assume totalement la subjectivité [venant de lui seul !], qu’il doit lui plaire, qu’il a du charme, ce qui, disons-le au passage, n’est sûrement pas faux. Il a ôté le casque de ses oreilles. Il répond : «  Oui, je sais, j’en ai plein dans mon livre des comme ça...  merci ! »

 

Il rechausse son casque, s’empêtre plutôt, volume d’une main, écouteurs de l’autre. En plus il doit descendre puisque c’est sa station. Il s’excuse pour passer, se fraye un passage, bombe le torse, rentre son ventre. Il quitte le wagon. Sur le quai, il laisse la rame partir et s’en aller, oui, s’en aller… Il lutte contre l’irrésistible envie de jeter un dernier regard dans la direction de la belle auburn que le métro emporte et qui lui a donné une des plus tangibles preuve qu’il n’est décidément pas de ceux qui laissent aux rêves une chance de se réaliser.

12 novembre 2006

Prose d'un rêve continu 4°partie

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  Un  démenti. Deux chairs quadragénaires viennent de monter à D. . Il les connaît bien (séparément) pour les avoir plus d’une fois observées, avoir intensément fantasmé à leur abord. Deux natures de séductions matures, de beautés évidentes lui montrant, si besoin est encore, que l’âge n’est pas à frein à l’excitation. Car ces deux créatures l’excitent au plus haut point, nourrissant dans la puissante et à la fois discrète émanation de leurs désirs profondément enfouis, des siennes envies, différentes pour le coup de celles suscitées par la vue de la jeune brune de lisse.

 

  Les deux ont une certaine élégance, ne se conjuguant toutefois pas. La plus faussement froide affiche une recherche vestimentaire d’une manière de chic passé, d’un bourgeois décontracté qui ne serait pas vraiment à la hauteur, mais qui parviendrait à se tenir malgré tout ; lin médiocre des pantalons légers moulant de très belles fesses, longs membres mis en valeur, buste épargné recouvert d’un savant gilet côtelé de velours et de laine.

 

  Il doit se hâter! le train parvient bientôt à destination. Les deux étant pour une fois rassemblées, à sa merci, il veut pouvoir les croquer sur le vif avant l’évaporation de 9h 09 sur le quai de la gare.

 

  Des yeux verts de l’autre, museau d’adorable rongeur, l’adolescence en dormance dans l’expiration entière de cette envie tue de jouir encore et encore. La licence des fioritures gentiment rebelles : veste militaire, corsage fleuri années 70, pantalons de coton fin, légèrement transparents, blancs, fesses rebondies dessous, tongues de cuir brun, tatouage héliomorphe sur le cou-de-pied droit, le cheveux blond, épais, méché, coupe mi-longue, légèrement en bataille, mal séché. Une luisance sur l’ensemble : la femme est humide. Tendresse des paupières closes, de la bouche légèrement souriante dans la somnolence.

 

  Entre deux idées qui se suivent, tient une infinie quantité d’autres idées liées, ou à tout le moins en relation évidente avec celle qui précède et celle qui suit. Cette quantité infinie d’idées reste la plupart du temps inexprimée. Aussi maladroit, stupide, creux, infirme que puisse paraître l’enchaînement de deux idées, immanquablement, quelque part, un ou plusieurs liens les rassemblent l’une et l’autre qui justifient d’une certaine manière, même la plus improbable, la pertinence indiscutable de leur association.

  La recherche et la découverte des liens ne sont pas indispensables, ni même peut-être souhaitables.

  Il lui serait assez facile de justifier le regard croisé qu’il porte sur ces deux femmes que sa concupiscence a aidé à rassembler langoureusement dans le théâtre virtuel de ses fantasmes. La fille du rêve de l’avant veille lui fournirait une explication facile. 

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