15 février 2009
EN POESIE
Si je l’ai toujours été, si c’est bien évidemment là mon état, celui-ci ne m’a été révélé que tardivement. Parmi les chocs esthétiques que j’ai pu subir dans mon existence, qui n’ont pas forcément agit de manière instantanée comme des révélateurs de ma nature, je date assez facilement la rencontre qui a marqué le réveil. C’est la lecture des poèmes de Pierre Reverdy qui a déterminé le passage à l’acte de création véritable. Dès lors rien ne pouvait plus se contenter de demeurer en latence et puisque j’avais « ouvert les yeux » je ne pouvais « plus dormir tranquille ». Et effectivement l’intranquillité, qui sommeillait ne m’a plus quitté.
Il m’a fallu cependant « analyser », identifier ce qui dans les œuvres m’avait jusque là touché, d’une manière inédite, et la réponse ne fut pas longue à venir. Si elle ne m’était pas apparue de manière évidente c’est qu’elle se manifestait de manière discrète dans le travail de ces artistes qui provoquait en moi ce trouble unique. J’ai certes pu être sensible, comme tout le monde, à l’intelligence d’un grand nombre de productions, à la virtuosité et à l’érudition de grands créateurs de renom, j’ai salué le lyrisme, le romantisme, le modernisme, que sais-je encore ? J’ai admiré le pouvoir de la citation. Cependant, dans ce qui distinguait l’art de ceux pour lesquels instantanément je frissonnais de l’art de ceux qu’on ne discute pas, les particularités qui assuraient l’identité du premier, manquaient au second. Je compris que mon frisson venait d’une pâte faite d’hésitations, d’instabilité, d’inquiétudes, de renoncements intransigeants, de maladresses, de mises en abîme parfaites mais non démonstratives, absolument pas ostentatoires, surtout pas mimétiques du malaise humain qui nous anime tous depuis la première névrose. Comment cette matière discrète, sensible, écorchée prenait corps ? Mon entreprise n’a jamais consisté à imiter (elle n’aurait eu alors aucun intérêt) mais, modestement, à poursuivre, à continuer de creuser le sillon dans lequel j’avais été embarqué. Ces choses là ne peuvent s’exprimer avec les mots de tous nos jours, avec le vocabulaire de l’échec terrestre renouvelé, et si la plaie universelle fait souffrir depuis toujours l’homme de la même douleur, son chant a cette chance de pouvoir se renouveler. Il y a bel et bien de la résistance là-dedans et la résistance est saine. Ces gens là, ces cœurs avaient su résister, bon an mal an, avec ou sans succès. Je ne pouvais pas manquer à leur appel. Les limites de mes desseins poétiques sont bien sûr aussi celles fixées par ma nature d’être social dont je n’ai certainement pas pu ou su, ou voulu me départir complètement, cependant, si je ne l’ai jamais vraiment quittée j’ai su y mettre parfois des freins et cette juste mesure a garanti, forcément, les contours d’une expression toute personnelle.
Une écriture, une voix qui me perd, pour me signaler ma perte, voilà qui semblait me convenir. J’acquis petit à petit quand même la certitude que ce qui est aimable n’est jamais que ce qu’on reconnaît. Une forme, différente n’est acceptée, dans sa différence, que dans le sens où elle renvoie au bout du compte à du connu, et la nouveauté, quand on la regarde d’un peu plus près n’est pas si inédite qu’elle y paraît. En ce sens, cette forme est plus assimilée qu’acceptée. On n’atteint pas la nouveauté pure. Mais on peut s’en approcher. Au final on se rend compte que rares sont ceux qui tentent véritablement cette approche. Ce qui compte, surtout de nos jours (et ceci me paraît même incroyable, considérant notre époque ultramoderne-iste) c’est de devoir donner du sens, de produire du sens, où, pire encore, selon l’expression en vogue, de faire sens. Tout doit finir par concorder, tout doit se répondre, tout doit pouvoir cadrer dans nos trois dimensions, tout doit figurer en 3D. Bien souvent, la démarche artistique la plus osée, la plus conceptuelle ne peut s’imaginer sans glose, sans justification, sans explication. Je trouve que là, pour le coup, le serpent a fini de se mordre la queue. Nous avons, me semble-t-il le jugement artistique bien élevé. Et nous faisons de notre faux détachement par rapport au paradoxe, notre arrogance et notre vertu.
Il faudrait encore, à cet endroit, que j’illustre mon propos d’exemples. J’y rechigne. D’une parce que je ne suis pas assez cultivé pour le faire, de deux parce que si je le faisais, on pourrait penser le contraire et j’aurais alors pêché par orgueil, ce que je renonce de toute façon à faire. De trois, parce que les citations m’emmerdent et que je ne rédige par un discours de réception à la remise des prix Nobel.
On peut assez aisément commenter le parcours, l’évolution formelle d’une écriture ; à son propos, l’auteur peut proposer une description, tenter une explication. Cela peut encore une fois passer pour de la justification à l’égard d’une démarche qui n’en souffre aucune. Peu nombreux sont en réalité les lecteurs qui auront la curiosité saine de chercher à voir ce qui se passe derrière le rideau. Dans un premier temps il faut compter avec la rugosité du support qui souvent les en dissuade. Les surfaces polies séduisant davantage. La carte de la provocation n’a jamais fait partie de mon jeu et d’amblée la franchise est à saisir, au passage. Il n’y a jamais eu de ma part volonté intellectuelle. Tout d’abord, mon propos n’a jamais été d’essayer de dire. Cette tâche m’a toujours paru impossible et, tout bien considéré, c’est entre autre cette incapacité qui fonde mon écriture. Ce n’est d’ailleurs pas une curiosité et c’est même devenu un poncif presque incommode à évoquer tant on l’a reproché à certains auteurs qui s’en sont réclamés. Il n’empêche que l’empêchement est au cœur de mes élans d’écriture. En termes très simples je peux avouer que tenter d’exprimer des sentiments est pour moi un défi que je ne sais relever. J’ai dû m’y essayer mais je me suis rendu compte assez rapidement du résultat. Les sentiments sont personnels. On voudrait les croire uniques (ce qu’ils sont). A la lecture des tentatives d’autrui, on se rend compte que tout le monde dit la même chose. Quelle déception ! Quelle platitude ! (et si on poétise ce n’est pas pour entrer en platitude !) Cette unité, uniformité d’expression dans la diversité des sentiments, des subjectivités à de quoi interroger. Mettre en relation mon handicap et les tentatives émouvantes des auteurs phares qui m’ont éclairé a permis à la langue de trouver la voie qu’elle devait emprunter. Il ne s’agirait plus de dire tout droit qu’on aime, qu’on souffre, qu’on espère ou qu’on craint, l’enjeu, bien plus urgent nous enjoindrait à oser pousser des portes donnant sur des lieux, des espaces infréquentés remplis de promesses, de perspectives, d’émotions autres. Car ce qui vaut le déplacement, c’est le dépaysement qu’il nous apporte. Et je connais de ces touristes français qui en Chine veulent des croissants au petit déjeuner!
La poésie à toujours nagé, ou ramé, à contre courant. Le lecteur resté sur la berge qui n’apprécie pas son mouvement peut la croire immobile. Elle ne l’est pas. C’est qu’elle se débat entre ce qui l’est vraiment et ce qui, dans un combat inégal, passe pour l’être. Cette joute n’est pas spectaculaire et lasse l’œil impatient d’un public toujours avide de sensations fortes, c'est-à-dire de mouvantes banalités.
L’image poétique exerce toujours un sérieux pouvoir sur nos imaginaires et nos nerfs à fleur de peau. Il s’exacerbe dans sa dimension graphique dont les technologies modernes décuplent ou plutôt accélèrent les productions. On pourrait croire, ou craindre que les mots aient livré tous leurs secrets, ou du moins ne suffisent plus. Je pense que moins de choses encore on été tentées avec les mots de la parole qu’avec la langue des images. Je crois que cela tient à ce que nous prêtons tous tant d’importance au logos qui nous fonde et nous définit, que nous craignons de le voir bousculer dans les expériences impies et transgressives de l’alchimie poétique. Pourtant cela reste une tentation vive. Certains y succombent. Cependant. Qui a vu dans l’archi connu, l’archi cité, l’épuisé « je est un autre », accepté, compris, reconnu, illuminant le fondement d’une vérité belle à dire par une erreur de français impardonnable. Le « je est un autre » est avant tout une faute de langue, puisqu’il faudrait dire « je suis un autre ». Qu’on pense à la porte ouverte par Rimbaud dans cette formulation d’une maladresse toute raisonnée et on aura compris vers quel type d’expérience on a intérêt à diriger les pieds malades de notre modeste poétique. Images/formes - formes/images, cela devient un tout indissociable où les valeurs sont bel et bien réversibles. Que le cœur soit pur et l’intention honnête, dévouée et le poème marquera.
L’écriture altérée n’est ni un caprice, ni un affront, elle est moins une expérience que le résultat de plusieurs expériences, c’est avant tout un besoin, peut-être bientôt une nécessité. La musique occidentale a depuis quelques décennies déjà su faire un sort à la notion toute relative de fausse note. Par le recours à l’atonalité jusque dans les infinies tentatives des musiques improvisées ou même encore bruitistes, elle a révélé que seule l’importance donnée au contexte pouvait déterminer, définir la note comme fausse, et indiqué que ce contexte pouvait soit changer, soit ne pas être pris en compte. La note (à plus forte raison le son, le bruit), n’est ni juste ni fausse. Il faut davantage considérer l’intention du musicien au moment où il la produit et l’harmonie trouvée entre lui et toutes les circonstances l'environnant qui vont, avec lui, déterminer la justesse de son choix.
Ce qui est valable pour le son, doit l’être pour la lettre, le mot, une fois qu’on a bien voulu se débarrasser de ce dont la note ne s’embarrasse pas, c'est-à-dire le sens, la signification, ou plus exactement, sa tentation.
Il n’est pas question d’aller ravir les principes de la musicalité aux productions sonores pour les redistribuer dans l’écrit. C’est là propos stérile de commentaire composé type BAC. La poésie, avec le vingtième siècle, a gagné d’ailleurs une autre dimension, qui pour certains peut passer pour perte. Elle a investi un terrain dans lequel elle n’a pas franchement ses racines, celui de l’écrit, du signe graphique. Elle est devenue visuelle (qu’on pense scolairement d’abord aux calligrammes d’Apollinaire, aux blancs typographiques de Reverdy, mais aussi aux tentatives lettristes). A la rime pour l’œil s’est ajouté bientôt l’accident graphique. Qu’on mesure aussi, ou par contre, cette récupération de la poésie visuelle par la publicité dont les affiches abreuvent quotidiennement les yeux blasés des badauds urbains.
Comme toujours, les explications, les gloses, les manifestes ne suffisant pas; il faudra compter avec le temps, avec l’habitude, ou plus exactement avec les lents processus d’effacement des habitudes. Ce qui respire comme une évidence pour quelques-uns aujourd’hui mais apparaît comme une hérésie où une insignifiante lubie passagère sans raison pour la plupart, prendra naturellement sa place dans le concert futur des formes établies. Et deviendra à son tour normal! Dans le domaine plus politique, moral de la volonté de normalisation de la langue, ces tentatives sont également là pour rappeler (comme d’autres) que la langue ne saurait-être fixée, tout simplement parce qu’elle n’est pas fixe, mais mouvante, vivante, organique. A la poésie de rappeler haut et fort cette force libertaire des mots qui appartiennent à tout le monde et dont le poète ne doit pas vouloir se faire le rassembleur, le chef de file mais bien au contraire le dissipateur.
07:17 Publié dans C. « HAUTS ET FORTS » | Commentaires (0) | Tags : jonts souples, travers de porc







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